Vous les femmes, vous les homosexuels…

C’est toujours drôle d’attraper une conversation envenimée en cours de route, et d’essayer de comprendre qui est l’objet des accusations; comme dans un roman policier, on échafaude des hypothèses et, parfois, on a le bonheur de se tromper.

Ainsi, on s’amuse à reprendre les reproches faites à la radio ou au jazz et à les appliquer à la télé ou au rap… Ou que les motivations homophobes recouvrent les motivations sexistes. Que reproche-t-on aux femmes dites « modernes » et aux homosexuels (qui, comme on le disait dans un post précédent, sont « inévitablement » modernes)? Eh bien, la même chose. Ou, plutôt, les mêmes trois choses:

1- Le refus de la tradition et de la famille

En effet, celles qu’on appelle « féministes » dès l’aube de l’émancipation féminine semblent d’abord refuser le rôle qui est le leur dans l’organisation familiale ; elles quittent leurs tâches traditionnelles à la maison, voir la maison elle-même, pour brider des rôles traditionnellement masculins (le travail) ou pour les soustraire à la dimension accessoire et en faire le centre de leur univers (l’amitié, l’art et la littérature, voire les occupations domestiques elles-mêmes, qui sortent de la sphère privée pour devenir un métier ou une passion à part entière). Ce qu’on reproche à la femme qui s’émancipe, ce n’est pas tant le fait d’ajouter à son rôle des activités supplémentaires, mais plutôt d’en faire le centre de sa vie et de son activité, et de nier donc une centralité unique à la famille et à l’homme.

Pour les homosexuels, les accusations sont les mêmes : qu’ils soient hommes ou femmes, « niant » l’organisation familiale traditionnelle, ils nient la centralité du rôle masculin dans la société civile. Du moment où les rôles de genre ne sont plus présents tels que la tradition les établit, on craint une subversion du modèle identitaire commun.

2 – Le refus de l’unité identitaire et culturelle

Ce modèle identitaire commun se fonde tout d’abord sur la binarité sexuelle (on est totalement homme ou on est totalement femme) et sur la complémentarité des rôles attribués aux sexes ; la stabilité sociale est mise à mal par des identités qui ne remplissent pas de la même manière les rôles qu’on leur attribue. Il s’agit d’ailleurs d’une réaction que nous partageons tous plus ou moins, car notre culture et notre sensibilité personnelle se fondent aussi sur la culture sociale qu’on nous a transmis ; ainsi, nous ne portons pas le même regard sur homme ou sur une femme – et c’est inévitable et parfois même très riche : nous ne sommes pas tous pareils, les hommes sont différents des femmes et ils s’enrichissent de leurs diversités, mais à condition que ces diversités soient libérées de toute hiérarchisation ou cantonnement à un rôle plutôt qu’à un autre. Dès lors qu’on établit des rôles à tenir, on éduque les individus en vue de ces rôles et on y fonde des traditions qui construisent une identité collective aux dépens de ceux qui ne s’y reconnaissent pas. La culture collective et sociale nie donc souvent avec violence les particularités et, ce faisant, elle nuit indirectement à tous ces membres, car nous sommes faisons tous à un moment ou à un autre partie d’une minorité au sein de la majorité.

Le changement de repères que l’affirmation de sa diversité impose est vécu, dans le cas des féministes comme dans celui des homosexuels, comme une subversion de l’équilibre identitaire commune.

3 – Le refus d’une sexualité « normale »

Enfin, la condamnation la plus forte et la plus ambiguë est celle du refus de la sexualité dite normale. Ainsi, la sexualité hors du mariage (qui découle pour les féministes de la nouvelle liberté acquise, et pour les homosexuels de l’absence du mariage) implique le refus du partenaire sexuel unique en tant qu’obligation ; toutefois, on pourra remarquer que, d’un côté, le fait d’être féministe et/ou homosexuel n’exclut pas du tout le choix d’un partenaire sexuel et/ou sentimental unique pour toute la vie ; d’ailleurs, les hommes hétérosexuels qui font ce choix sans y être poussés par la société le prouvent. De l’autre côté, cette obligation sociale a toujours épargné les hommes hétérosexuels, étant une preuve de plus de la hiérarchisation sociale du genre. La condamnation de tout acte sexuel non finalisé à la procréation procède de cette même hiérarchisation, quoique elle ait subi des évolutions énormes au fil des siècles : le recours à la prostitution pour les hommes hétérosexuels, l’effacement de l’onanisme (la masturbation) de la liste des perversions en 1887, les combats gagnés par les féministes comptent parmi les exemples des « dérogations » accordées ; toutefois, les femmes et les homosexuels sont encore fortement critiqués par la société à cause de cette sexualité inspirée du plaisir et non de la procréation. Enfin, le sous-entendu de liberté sexuelle débridée accompagne le regard porté sur les féministes et sur les homosexuels, avec en plus pour ces derniers une définition de la sexualité comme facteur identitaire premier. Or, la sexualité occupe bien sûr une partie essentielle de notre vie à tous, mais l’identité d’une personne ne se réduit pas à elle, dans aucun cas ; les homosexuels sont au contraire identifiés en premier lieu par leur objet de désir sexuel.

Alors que nous sommes tous censés être hétérosexuels et que nous ne devons donc pas annoncer nos désirs à notre famille, à notre supérieur ou à nos amis, un homosexuel se trouve très vite confronté à un choix : la clandestinité ou l’annonce, les deux ayant des conséquences importantes et peu prévisibles dans la vie quotidienne et dans les relations avec l’entourage, même le plus intime. De là naît aussi, avec l’exposition à différents types de discrimination, un sentiment de révolte et de revendication, y compris politique.

Bien sûr, cet éventuel engagement social et/ou politique, ce « besoin de manifester », est également la cible des reproches de la part des « autres »… Mais c’est une autre histoire…

© texte protégé, 2008, rdl

 

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Publié dans : femmes, homophobie, prejuges |le 15 mai, 2008 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 16 mai, 2008 à 2:52 [moi] écrit:

    Hiérarchie des sexes, hiérarchie de la sexualité. Autant d’interdits à briser.
    Pourtant malgré ces similitudes qui sautent aux yeux d’autant plus clairement à la lecture de ton billet, il est étonnant de constater qu’au jour d’aujourd’hui il soit toujours impossible (ou très difficile) de dépasser les identités (femmes, gays) pour une lutte commune… à reproches communs.

  2. le 16 mai, 2008 à 23:21 100cultures écrit:

    Absolument. Chacun défend son territoire, et il est plus facile démontrer que l’autre mérite des reproches plus que lui, plutôt que de se dire (ensemble) que les reproches sont injustes!
    Et pourtant…
    « Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui ». (Montaigne)
    Merci [moi]!

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